Israël contraint d’affronter l’extrémisme juif

En moins de vingt-quatre heures, les autorités israéliennes ont frappé trois fois. Des coups que certains estiment essentiellement symboliques. Après l’arrestation lundi 3 août de Meir Ettinger, 23 ans, figure de l’extrémisme juif, un second Israélien a été arrêté et un autre était placé en détention administrative, une peine de prison de six mois renouvelable, sans charges requises. Selon l’ONG palestinienne Adammer, 401 Palestiniens sont actuellement emprisonnés dans ce cadre qui relève du droit d’exception, critiqué par les ONG de défense des droits de l’homme israéliennes, régulièrement utilisé contre les Palestiniens, mais très rarement contre des citoyens juifs. Le cabinet de sécurité de l’Etat hébreu en a autorisé l’application au lendemain de la mort d’un bébé palestinien.

Les trois jeunes hommes feraient partie de la mouvance juive radicale, font savoir les services de renseignement intérieur israéliens. Ils sont soupçonnés d’avoir des activités violentes. Mais aucun lien n’est pour l’instant fait par les autorités entre ces mises en examen et l’incendie criminel d’une maison, le 31 juillet, dans les Territoires palestiniens.

« On ne me fera pas croire que ces gamins sont des gros poissons », assène Gadi Gvaryahu, un Israélien à la tête de l’organisation Tag Meir, qui lutte contre le racisme et les discriminations. Selon lui, Meir Ettinger, le plus connu des trois, est un symbole du radicalisme juif que le gouvernement a promis de combattre.

Barbe hirsute, cheveux longs dépassant d’un large bonnet, Meir Ettinger a comparu mardi 4 août, et le tribunal de Nazareth (au nord d’Israël) a autorisé la prolongation de sa garde à vue pour cinq jours.

« Renverser l’Etat »

Le jeune homme était surveillé de près ces derniers mois pour ses propos appelant à « renverser l’Etat ». Son grand-père n’est autre que le rabbin Meir Kahana, un extrémiste juif israélo-américain, assassiné en 1990 par des islamistes. Fondateur de la Ligue de défense juive et du Parti Kach, deux organisations interdites depuis les années 1980 pour leurs actions violentes, le rabbin Kahana est considéré comme le père de l’extrémisme juif contemporain. Il compte de nombreux adeptes, notamment chez les colons israéliens de Cisjordanie. Son petit-fils est notamment soupçonné d’être le commanditaire de l’incendie de l’église de Tabgha en Galilée en juin dernier.

Interdit de séjour depuis un an en Cisjordanie et dans sa ville natale, Jérusalem, le petit-fils de Meir Kahana ne fait pas mystère de ses intentions de provoquer un « soulèvement » en s’en prenant aux musulmans et aux chrétiens de la région. Meir Ettinger se vante dans ses textes diffusés sur Internet de sa volonté de provoquer l’anarchie en Israël, même s’il a démenti l’existence d’une organisation souterraine.

Pour Xavier Abou Eid, porte-parole de l’Organisation de libération de la Palestine, ces arrestations sont « une véritable opération de communication ». Le responsable palestinien dénonce « l’impunité générale offerte aux colons. Plus de mille attaques par an sont commises par les colons en Cisjordanie et à Jérusalem, et aucun d’entre eux ne purge de peine de prison ». Xavier Abou Eid dénonce la stratégie du gouvernement israélien et de son premier ministre de vouloir séparer les éléments les plus radicaux du reste. « Ces violences sont la conséquence directe d’une politique de colonisation voulue par ce gouvernement », estime-t-il.

Les dirigeants israéliens semblent découvrir à chaque nouvelle attaque que des groupes extrémistes existent. Pourtant, depuis le milieu des années 1990, les fanatiques juifs ont pu prospérer sans être inquiétés.

Après l’assassinat de Mohammed Abou Khdeir, un adolescent palestinien forcé à boire de l’essence et brûlé vif par des extrémistes juifs à l’été 2014, Benyamin Nétanyahou avait affirmé que « de tels meurtriers n’ont pas leur place dans la société israélienne », précisant « ne pas faire de différence entre les terrorismes ». Mais si trois colons israéliens ont été arrêtés pour ce meurtre, la procédure traîne et les parties civiles craignent que les coupables ne soient jamais condamnés.

« Deux justices »

Les trois suspects, qui ont avoué leur crime lors de leur interrogatoire, plaident désormais la folie et des difficultés familiales. Une situation qui exaspère Hussein Abou Khdeir, le père de l’adolescent assassiné, qui assure avoir revécu la mort de son fils en apprenant l’attaque de Douma. Le Palestinien critique vertement le gouvernement et la justice israéliens, laxiste lorsqu’il s’agit de juifs israéliens : « Cela fait plus d’un an que mon fils est mort et personne n’a été condamné. Il y a deux justices : une pour les Arabes, l’autre pour les juifs. » Le père de famille est particulièrement en colère contre le traitement réservé aux meurtriers présumés de son fils. Il ne comprend pas, par exemple, pourquoi la maison des auteurs du meurtre de son fils est encore debout : « Si les coupables avaient été Palestiniens, les autorités l’auraient détruite immédiatement », comme elles le font systématiquement en rétorsion après les attaques palestiniennes.

Hussein Abou Khdeir, n’hésite pas à dénoncer l’inertie des autorités israéliennes : « Le gouvernement n’a rien fait pour régler les problèmes. Les dirigeants d’Israël refusent de s’attaquer à ces extrémistes qu’ils connaissent parfaitement ». Une critique que partage Gadi Gvaryahu, de Tag Meir : « Les services intérieurs israéliens savent qui ils sont, mais ils n’avaient encore jamais reçu l’ordre de s’en prendre à cette mouvance. » Il dit maintenant attendre des actes. Le responsable associatif veut qu’on s’attaque aux chefs spirituels, « ces rabbins extrémistes qui distillent leur doctrine et que l’Etat n’a jamais osé frapper. » Il rappelle qu’après l’assassinat d’Itzhak Rabin en 1995, les meurtriers avaient été arrêtés, mais que les rabbins qui avaient appelé au meurtre du premier ministre n’ont jamais été inquiétés.

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Par Nicolas Ropert, Le Monde du 05/08/2015
Source : http://abonnes.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/08/05/israel-contraint-d-affronter-l-extremisme-juif_4712538_3218.html?xtmc=&xtcr=11